La brĂšve histoire qui est ici retracĂ©e, de 1789 Ă 1802, dĂ©passe de beaucoup lâaventure personnelle de cet homme sur qui lâauteur a choisi de la centrer (de façon pourtant fort significative). Câest en effet lâhistoire des rapports entre deux RĂ©volutions, celle de Saint-Domingue et celle dite de 89, « la nĂŽtre » â qui ne commença guĂšre quâune annĂ©e plus tĂŽt, mais qui allait dĂ©boucher pour nous sur lâEmpire en cette mĂȘme annĂ©e 1804 oĂč sa sĆur presque jumelle accĂ©dait Ă lâindĂ©pendance. A la lire aujourdâhui, on ne peut que se sentir trĂšs profondĂ©ment concernĂ©, et assez diversement troublĂ©. Il y a cet exemplaire cheminement, depuis la rĂ©volte des colons français contre lâautoritĂ© française (pour des raisons dâintĂ©rĂȘt commercial) jusquâĂ la rupture dĂ©finitive avec la mĂ©tropole, en passant par les soulĂšvements successifs des petits blancs, des propriĂ©taires autochtones et enfin des esclaves eux-mĂȘmes. Il y a cette Ă©tonnante dialectique entre les contradictions sociales dont souffrait Ă Saint-Domingue la volontĂ© de libĂ©ration et celles qui dĂ©terminaient en France, au mĂȘme moment, les temps forts et les temps faibles de la dynamique rĂ©volutionnaire. Il y a ce phĂ©nomĂšne de radicalisation selon lequel les esclaves (les « nouveaux libres ») sâemparĂšrent du pouvoir, Ă peine les affranchis (les « anciens libres ») Ă©taient-ils parvenus Ă sây installer... Mais sans doute y a-t-il, par-dessus tout, ce prodigieux tĂ©lescopage auquel nous sommes contraints dâassister entre lâĂ©poque de Toussaint Louverture et la nĂŽtre, que sĂ©pare pourtant plus dâun siĂšcle et demi. Citant la profession de foi dâun planteur (libĂ©rer les esclaves serait « les rendre cent fois plus malheureux quâils ne sont »), et la rapprochant de ce noble souci du sort du fellah dont se prĂ©valaient rĂ©cemment nos « humanistes en uniforme », Roger Dorsinville nous fait toucher du doigt cette plaie vive, dans notre progressiste univers : « Il nâest pas possible, dit-il, que dans cent soixante ans encore, lâHistoire ait Ă poser son Ćil ironique sur un autre planteur ou un autre centurion. »
La brĂšve histoire qui est ici retracĂ©e, de 1789 Ă 1802, dĂ©passe de beaucoup lâaventure personnelle de cet homme sur qui lâauteur a choisi de la centrer (de façon pourtant fort significative). Câest en effet lâhistoire des rapports entre deux RĂ©volutions, celle de Saint-Domingue et celle dite de 89, « la nĂŽtre » â qui ne commença guĂšre quâune annĂ©e plus tĂŽt, mais qui allait dĂ©boucher pour nous sur lâEmpire en cette mĂȘme annĂ©e 1804 oĂč sa sĆur presque jumelle accĂ©dait Ă lâindĂ©pendance. A la lire aujourdâhui, on ne peut que se sentir trĂšs profondĂ©ment concernĂ©, et assez diversement troublĂ©. Il y a cet exemplaire cheminement, depuis la rĂ©volte des colons français contre lâautoritĂ© française (pour des raisons dâintĂ©rĂȘt commercial) jusquâĂ la rupture dĂ©finitive avec la mĂ©tropole, en passant par les soulĂšvements successifs des petits blancs, des propriĂ©taires autochtones et enfin des esclaves eux-mĂȘmes. Il y a cette Ă©tonnante dialectique entre les contradictions sociales dont souffrait Ă Saint-Domingue la volontĂ© de libĂ©ration et celles qui dĂ©terminaient en France, au mĂȘme moment, les temps forts et les temps faibles de la dynamique rĂ©volutionnaire. Il y a ce phĂ©nomĂšne de radicalisation selon lequel les esclaves (les « nouveaux libres ») sâemparĂšrent du pouvoir, Ă peine les affranchis (les « anciens libres ») Ă©taient-ils parvenus Ă sây installer... Mais sans doute y a-t-il, par-dessus tout, ce prodigieux tĂ©lescopage auquel nous sommes contraints dâassister entre lâĂ©poque de Toussaint Louverture et la nĂŽtre, que sĂ©pare pourtant plus dâun siĂšcle et demi. Citant la profession de foi dâun planteur (libĂ©rer les esclaves serait « les rendre cent fois plus malheureux quâils ne sont »), et la rapprochant de ce noble souci du sort du fellah dont se prĂ©valaient rĂ©cemment nos « humanistes en uniforme », Roger Dorsinville nous fait toucher du doigt cette plaie vive, dans notre progressiste univers : « Il nâest pas possible, dit-il, que dans cent soixante ans encore, lâHistoire ait Ă poser son Ćil ironique sur un autre planteur ou un autre centurion. »